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L’Université de Strasbourg

Nous l’avions déjà évoqué lorsque nous avons parlé de la Place de la République, le tout premier projet de la Neustadt de Strasbourg fut sa nouvelle Université. Dès juillet 1871, à peine la ville devenue allemande, le chancelier Bismarck confie sa fondation au baron von Roggenbach. Ce dernier donne tout de suite la cap : « Il nous appartient de fonder à Strasbourg une université allemande de première importance qui soit un lieu de formation digne de l’esprit allemand et un gardien du temple au service de la science allemande. » Au cas où nous n’aurions pas compris que nous étions désormais… allemands.

L’ancienne Académie

Depuis Jean Sturm et son Gymnase, la notion d’université est présente à Strasbourg. Les grades de licencié ou docteur en arts, théologie, droit et médecine se préparent dans la ville depuis la fin du XVIe siècle.
Après la Révolution, l’Empire confirme ces enseignements. Si la bibliothèque demeure au Gymnase, les enseignements intègrent l’Académie, actuel lycée Oberlin. De grands noms s’y succèdent, comme Pasteur ou Fustel de Coulanges.

Faute de place, les cours ont tendance à se disperser dans la ville, rendant la lisibilité de l’ensemble compliquée. À ce grand bricolage un peu improvisé, toujours contraint par le manque d’espace dans les remparts de la cité, va succéder la machine de guerre du savoir germanique. Le 28 avril 1872, c’est l’acte de fondation de la Kaiser-Wilhelms-Universität. Elle devra être ultra-moderne et attirante, aussi bien pour les enseignants que pour les étudiants.

Strasbourg Académie étudiants en Pharmacie
Les étudiants de l’institut de Pharmacie, encore dans les locaux de l’Académie, pas toujours sérieux

La Porte des Pêcheurs

Dès la genèse du projet allemand se pose la question d’un lieu unique où regrouper l’ensemble des instituts de la nouvelle université. Quinze hectares sont nécessaires. Or, autour de l’hôpital, l’espace n’est pas suffisant. On décide donc très vite de séparer la médecine des autres disciplines, et de consacrer à ces dernières le nouveau campus.
Au Nord-Est, au-delà du Pont Royal et de la Porte des Pêcheurs appelée à disparaître, un vaste espace peut être gagné sur le glacis des anciennes fortifications.

C’est là que Herrmann Eggert, le nouvel architecte de la Ville, va imaginer l’implantation d’un grand campus paysager. Le concept est nouveau, inconnu en France, et sera reproduit à de multiples reprises dans les universités américaines notamment.

Strasbourg - Plan Eggert université
Plan de Eggert pour l’implantation de la nouvelle université –
Du fait de l’esquisse encore imparfaite de la future Kaiserplatz, l’axe impérial est légèrement… désaxé.

Vous avez vu ? C’est réellement le bâtiment principal de la nouvelle université qui est la première pierre de la Neustadt. L’axe impérial n’est même pas encore clairement défini. Mais en face de ce Collegiengebäude devra prendre place la future Kaiserplatz et le futur palais impérial.

Je n’avais aucune sympathie particulière ni pour le nouveau pouvoir ni pour Eggert, mais j’avoue que le projet était exaltant. Vous imaginez ? Doubler la surface d’une ville et en organiser toute la nouvelle partie autour d’une gigantesque université…

Le concours

Donc, dès 1876, Eggert présente son projet d’implantation du nouveau campus, au Nord de la caserne Saint-Nicolas. A l’Ouest, vers la place impériale, le Palais universitaire en H, tout autour d’un jardin paysager, des bâtiments spécifiques pour différents instituts, et à l’Est un nouveau jardin botanique.

La façade principale de son projet est tournée vers le jardin, avec une espèce de colonnade basse en demi-cercle. Comme son plan ne fait pas l’unanimité, un concours est lancé, auquel vont participer plus d’une centaine d’architectes… dont sept alsaciens. Non, je n’y ai pas participé. C’était quand même trop gros pour moi !

Projet Carl Schwatlo façade principale
Projet Carl Schwatlo façade arrière
Projet Constantin Uhde façade principale
Projet Constantin Uhde façade arrière
Projet Hoßfeld & Hinckeldeyn façade principale
Projet Hoßfeld & Hinckeldeyn façade arrière
Projet Julius Raschdorff façade principale
Projet Julius Raschdorff façade arrière
Projet Mylius & Bluntschli façade principale
Projet Mylius & Bluntschli façade arrière
Projet Oscar Sommer façade principale
Projet Oscar Sommer façade arrière
Projet Paul Kieschke façade principale
Projet Paul Kieschke façade principale
 
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Quelques-uns des projets proposés au concours de 1878On retrouvera en partie l’inspiration néo-renaissance germanique de Raschdorff dans le bâtiment de la Germania (Gallia)

Finalement, c’est mon jeune collègue Otto Warth, de Karlsruhe, qui a été retenu. Son projet avait l’originalité d’être tourné vers la ville et non pas vers le jardin. Et donc vers le futur palais impérial. Les espaces intérieurs étaient aussi plus prestigieux, avec notamment une gigantesque cour intérieure recouverte d’une immense verrière.

On évitait le style prussien, en adoptant des références à la Renaissance italienne, comme c’était le cas dans d’autres lieux de savoir germaniques. La Technische Hochschule de Berlin, l’année précédente, ou encore celle de Brunswick, au même moment, en étaient très proches. L’université de Strasbourg rentrait subtilement dans le programme académique de l’Empire naissant, sans gros sabots, pour ne pas heurter de front nos sensibilités.

Le Palais universitaire

Pour un bâtiment aussi vaste, les travaux ont été d’une rapidité qui m’a sidéré. De 1879, alors qu’il n’y avait rien dans le secteur, même pas un pont digne de ce nom, l’ensemble fut terminé en 1884. Et heureusement, nous avons finalement échappé aux coupoles aplaties au profit d’un sobre toit plat.

L’intérieur était d’un luxe inouï. Pensez ! 10 000 m2 pour une centaine d’étudiants au départ…
Des salles de conférences, des bibliothèques

d’instituts, des salles d’apparat. Et puis cette somptueuse aula si lumineuse, éclairée de vitraux de couleurs. Warth a finalement eu la finesse d’éviter aussi le « Kaiser Wilhelms Universität » qui devait orner le fronton central, au profit d’un plus neutre « Litteris et Patriae » .
La décoration intérieure dépassait le côté fonctionnel du lieu, soignée et diversifiée.
J’étais loin d’imaginer qu’un jour, mon arrière-petite-fille y passerait de longues années à étudier l’Histoire et la Géographie.

Les Instituts

Avant même le début des travaux du Palais universitaire, Eggert commençait à ériger les Instituts dédiés aux différentes sciences, disposés autour du jardin. Nous commencerons par le Nord et tournerons dans le sens des aiguilles d’une montre.

Université de Strasbourg - Plan de 1894
Plan de 1894, montrant l’implantation des éléments du campus

L’Institut de Chimie

Strasbourg - Institut de Chimie
Construction de l’Institut de Chimie, vers 1880 (photo F. Peter)

Tout en longueur pour une meilleure ventilation des locaux, sa construction débute dès 1878, sur les recommandations du professeur Rudolph Fittig. Conçu pour une chimie expérimentale au service de l’industrie ou de l’agriculture, il est pourvu de tout le nécessaire : paillasses carrelées, hottes, tables soufflantes, halles ouvertes pour les activités les plus dangereuses… En regardant ces vieux bâtiments avec vos yeux d’aujourd’hui, vous ne vous en rendez sans doute pas compte… Mais on était à la pointe du progrès avec un tel outil. Je me réjouis de voir que, même tardivement, votre époque a compris la valeur architecturale de ces édifices et a entrepris de les restaurer.

Strasbourg - Institut de Botanique
Institut de Botanique, côté rue Goethe (photo AW)

L’institut d’Astronomie

On se déplaçait, dès 1877, pour aller voir le tout premier chantier du nouveau campus. C’est le premier Institut achevé, en 1880. Eggert est toujours aux commandes, mais cette fois sous les ordres d’un jeune astronome, August Winnecke, inspiré par ses études à l’observatoire russe de Poulkovo. Comme en Russie, l’Institut est éclaté en trois entités. Le principal, l’observatoire astronomique, s’inspire des églises à plan carré de la Renaissance, avec une certaine élégance. Il abrite la grande lunette équatoriale.

Strasbourg - Observatoire
A l’Observatoire de Strasbourg, vers 1890

Le deuxième bâtiment, détruit depuis, abrite deux salles équipées de lunettes méridiennes et deux coupoles enfermant l’altazimuth et la lunette de 16 cm.

Le troisième, enfin, sert de logement au personnel, depuis le directeur au premier étage, jusqu’aux subalternes au sous-sol.

Les trois sont reliés par des coursives couvertes. Elles permettent de rester à l’écart des intempéries.

L’Institut de Botanique et le Jardin botanique

On traverse le campus pour le trouver. C’est un petit édifice, plus simple, dont les travaux ont commencé en 1880, tandis que je terminais la maison familiale. Là, c’est le professeur Anton de Bary, éminent découvreur du mildiou de la pomme de terre, qui a donné ses instructions. Attenant à son bureau, il a fait construire une petite serre personnelle qui donne tout son charme à l’Institut.

L’ancien jardin botanique de la Krutenau, en face de l’Académie, n’avait pas survécu aux bombardements de 1870. Il avait même servi de cimetière pendant le siège. On consacre donc trois bons hectares du nouveau campus à un nouveau jardin, à côté de l’Observatoire. Un arboretum occupe une grande partie du terrain. Un ensemble de serres permet d’accueillir des fougères, des orchidées et autres plantes tropicales.

La grande serre, toujours dessinée par Eggert, abrite en son centre les palmiers sur 18 m de hauteur. Les côtés contiennent les plantes cultivées selon leurs origines géographiques. La grande grêle de 1958 en aura hélas raison. De tout cet ensemble ne subsiste que la serre Victoria, destinée à cultiver la Victoria regia, nénuphar géant d’Amazonie.

L’Institut de Physique

Lui aussi commencé en 1878, il est conçu par Eggert sur les instructions d’un jeune physicien, August Kundt. A l’image de l’ensemble de l’université, il s’agit de faire un bâtiment dédié aussi bien à la recherche qu’à l’enseignement. Ainsi, le complexe est divisé en trois parties : une dédiée aux cours, une autre avec des laboratoires isolés contre les vibrations pour la métrologie, une dernière pour les travaux pratiques. Et puis, au centre du H, une tour sans aucune armature métallique, avec des planchers amovibles, pour pratiquer des mesures pendulaires. La fonction dicte le bâtiment, mais pas au détriment de l’esthétique.

L’inauguration

Si je n’évoque pas les deux édifices plus tardifs, l’Institut de Zoologie et celui de Géologie, ce n’est pas parce que je les trouve moins réussis, ni aussi rébarbatifs que les Ministères de la Place de la République… C’est juste que leur construction a eu lieu bien après l’inauguration du nouveau campus, et singulièrement du Collegiengebäude par l’empereur Guillaume Ier en octobre 1884.

Mais l’ensemble, avouons-le, était une réussite. Nous n’étions pas content d’être allemands contre notre gré. Mais cette volonté de développer un savoir basé sur l’expérimentation, au sein d’Instituts autonomes, confiés à de brillants jeunes professeurs, dans des bâtiments richement dotés selon leurs propres vœux… Ce pragmatisme germanique contrastait avec la centralisation aussi tatillonne que parfois brouillonne et bricolée à la française. J’espère qu’à votre époque, les choses auront un peu changé ?

Dernier petit clin d’œil : suivez l’axe impérial depuis le Kaiserpalast jusqu’au milieu du jardin du nouveau campus ; puis allez jusqu’à la porte de Kehl… Vous obtiendrez la même distance. Il s’agissait bien d’un savoir germanique, sous les yeux du pouvoir germanique, ancré à l’Empire germanique.

Comme une plume

Antoine Wendling, biographe rédacteur

La Neustadt de Strasbourg, un laboratoire urbain, aux éditions Lieux Dits
Strasbourg, panorama monumental – G. Foessel, J.-P. Klein, J.-D. Ludmann et J.-L. Faure – Mémoire d’Alsace

Dictionnaire culturel de Strasbourg, 1880-1930 – Roland Recht et Jean-Claude Richez – Presses universitaires de Strasbourg
Toujours l’incontournable et précieux https://www.archi-wiki.org d’où viennent beaucoup de photos

6 réponses à “L’Université de Strasbourg”

  1. Avatar de Penner
    Penner

    Bjr, j’ai travaillé plus de 40 ans à l’université Louis Pasteur devenue université de Strasbourg en 2009 et quand je vous les differents bâtiments, certains n’ont pas changé et d’autres ont changé de noms mais on les reconnaît : le palais U, observatoire astronomique, la physique…

    1. Avatar de Antoine Wendling

      Oui, c’est finalement un des grands secteurs de Strasbourg qui a subi le moins de modifications en près de 150 ans.

  2. Avatar de Louise Serfass
    Louise Serfass

    Habitant pendant des années Boulevard de la Victoire, tout ce prodigieux environnement a ete le cadre mdrveilleux de notre famille, parents et enfants impreignant nos plus beaux souvenirs.

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